L’alcool, un combat contre soi-même
mars 2010, par Roland Narfin 
Qu’est-ce qui pousse un individu à boire au point de devenir alcoolique ? Difficile à dire, l’alcool servant justement à masquer le manque à être. Ce qui est certain, c’est qu’il permet au sujet de se réorganiser, mais n’empêche pas pour autant son combat contre lui-même : la solution, précaire, devient le problème, permanent.

La consommation d’alcool en France et en Europe est reconnue comme un problème majeur de santé publique. Dans l’Hexagone, les statistiques en témoignent de façon accablante : on estime à 5 millions le nombre de personnes ayant des difficultés médicales, psychologiques et sociales liées à leur consommation d’alcool, troisième cause de mortalité, avec plus de quarante-cinq mille décès annuels.
Comment un homme ou une femme souvent socialement bien inséré(e), peut-il (elle), contre toute logique apparente, nuire gravement à sa santé et à son entourage en s’adonnant immodérément à la boisson ? Il n’est pas facile de répondre. D’abord parce que l’attitude de l’alcoolique renvoie chacun d’entre nous à son propre rapport à l’alcool, au plaisir et à la jouissance. Cependant, il serait vain d’envisager le lien à l’alcool sous un angle seulement hédoniste.
Chez la personne alcoolo-dépendante, les notions de contrôle et de maîtrise sont balayées. Elle va transgresser les limites admises par la collectivité et chercher à échapper à des contraintes réelles ou imaginaires qui lui apparaissent insupportables.
Pathétique, drôle, honteux et responsable de son sort, le sujet alcoolique donne seul naissance à sa « maladie », il agit seul. C’est justement cela qui semble être au centre de toute addiction : le toxicomane se pique, le boulimique se fait vomir, le joueur dépense l’argent qu’il n’a plus, et l’alcoolique, que fait-il ? Il semble n’avoir besoin de personne, en apparence…Il s’enferme. Il se cache. Il titube. Il ne voit plus rien. Il tombe. Il parle une autre langue et ne sait se faire comprendre de personne. Il vit pour le regard des autres mais ne vit qu’à côté d’eux et non avec… Absent et pourtant bien présent ! Il boit pour ne plus boire. Il boit pour se sentir comme les autres. Il boit pour être un autre… Il n’est effectivement plus le même et pourtant rien ne change… ou si ! tout s’aggrave.
Il cherche à survivre à travers un comportement destructeur, dont il n’a pas conscience tout en ayant conscience de ne pas s’épargner… Ce qu’il pensait avoir trouvé comme solution devient un problème. Le symptôme devient la maladie. Accompagner un sujet alcoolique, c’est prendre en considération le fait que son lien à l’alcool est une tentative de colmatage de son manque à être.

D’abord voile protecteur, il permet la survie du sujet en protégeant sa psyché. Utilisé ainsi comme défense contre ce qui provoque le mal, l’alcool provoque un soulagement temporaire.
Seulement temporaire puisque l’alcool en tant que voile barrière est posé sur ce qui pourrait faire symptôme. Il cache le « mobile psychique » qui conduit à ce besoin compulsif d’alcool. Le symptôme semble être l’alcoolisation, un symptôme écran, seule solution trouvée par le sujet. Elle lui permet de « mettre les voiles », et par là de fuir sa propre réalité, quand il a « du vent dans les voiles ». La quête de l’alcoolique ne serait en réalité qu’un mirage qui s’évanouit à mesure qu’il s’en approche.
Les brumes de l’alcool estompent les contours de son histoire. La vie en ce qu’elle avait de désagréable se réorganise autour de cet alcool, en faveur de "lui". En cherchant à être en adéquation avec lui-même, le sujet alcoolique court à sa perte car l’alcool va l’empêcher de voir et de comprendre ce qui se met en place à son insu. En « s’absentant », il finit par se retrouver déguisé.
La quête de l’alcoolique est donc bien un combat. Un combat durant lequel il va falloir puiser la force de faire tomber le masque, d’arracher le voile et de désarmer l’adversaire qu’est devenu petit à petit l’alcool. Comme dans tout combat, il ne peut y avoir qu’un vainqueur. Mais s’il semble que ce duel oppose le sujet au produit, il s’agit bien en fait d’une lutte du sujet avec lui-même.
Pris dans ce tourbillon incessant « plaisir- douleur », « besoin- répulsion », « survie-destruction », l’alcoolique est dans une quête paradoxale, où l’alcool lui sert d’identification précaire.
« Le déguisement ne me déguisait plus ; et sans le déguisement je n’existais plus du tout. »
Au départ, l’addiction est définie comme une dépendance physique ou psychologique à une substance pour laquelle existe un besoin irrépressible. Elle regroupe la toxicomanie, l’alcoolisme et le tabagisme. Dès 1945, la notion s’est élargie pour accueillir les « addictions sans drogues » : certains troubles du comportement alimentaire (boulimie), addictions comportementales (au travail, à l’internet, etc).
Quoiqu’il en soit, trois critères cliniques sont retrouvés dans toute addiction :
la répétition compulsive d’une activité,
la persistance de celle-ci malgré ses conséquences néfastes,
l’obsession de cette activité.
Il n’y a donc là aucune précision concernant la nature des objets de l’addiction. Il suffit qu’ils procurent une satisfaction. Le point essentiel est la recherche continuelle de l’objet utilisé pour obtenir celle-ci.
Roland Narfin est psychologue clinicien au Greta des métiers de la santé et social (section AISP - action, intégration sociale et professionnelle).
Photos : Prague, 2006 © serge cannasse