Abstinence !!!
juin 2010, par Roland Narfin 
Derrière ce simple mot, se cache tout un long cheminement, semé d’efforts et de sacrifices pour mener à la guérison, comme autant de pas vers une libération. Nécessité d’une séparation, d’un changement ou bien encore d’une perte, il se profile alors dans cette étape, des sentiments mitigés : consommer ou ne pas/plus consommer. Dans le champ des addictions, l’utilisation de ce mot concerne plus particulièrement le produit alcool.

Depuis le fond des âges, l’homme a utilisé des produits psychotropes pour s’extraire momentanément de sa condition humaine. L’alcool, entre autres produits d’addiction, s’est très vite inscrit comme accessible et susceptible d’apporter l’ivresse, d’abord sous forme fermentée, puis comme distillat. En Occident, de découverte ancienne et fabriqué à grande échelle, il a ainsi peu à peu acquis ses lettres de noblesse par des images sociales de force, de virilité, de partage, de convivialité, de médicament. Il est devenu l’ingrédient incontournable d’un repas entre amis.
Véritable « boisson totem », il a la particularité de pouvoir à la fois être consommé à des fins socialisantes, mais d’être également facteur d’exclusion. Ainsi, si pour les uns, il devient une habitude alimentaire, « occasionnelle » ou « normale », pour d’autres, « mal utilisé », il devient un anxiolythique et/ou un antidépresseur. Ils entrent alors dans un automatisme, un engrenage, où bien souvent seule l’aide extérieure peut arrêter ce qui devient une descente aux enfers. Ce sont les « buveurs excessifs », plus communément appelés alcooliques. Insidieusement, la maladie s’installe, et il devient difficile pour ces sujets de s’empêcher de boire.
Pour tout un chacun, il n’existe pas de regard, ni de position intermédiaire entre les effets positifs de la consommation d’alcool et la vision négative portée sur l’alcoolisme et les alcooliques. Sans pour cela les justifier, voire les excuser, on comprend à quel point « vivre avec l’alcool » peut prendre vite la tournure d’un paradoxe, d’un cauchemar pour ceux qui ont perdu la liberté de s’abstenir. En effet, devant l’ambiguïté de notre société, tantôt incitatrice, facilitant multiples occasions de boire, tantôt rejetante, voire dans le déni, il nous apparaît plus clair d’affirmer le caractère multifactoriel de la maladie alcoolique, de dimension non seulement individuelle, mais également sociale.
Peu prolixes quant aux raisons de leur entrée dans l’alcoolisme qu’ils associent à une habitude, une dépression, un « héritage familial », un métier, les alcooliques le sont également peu sur le déclic qui les a incité à quitter cet enfer, que chacun vit différemment. Tout est question d’envie et désir pour le sujet.
Aboutissement d’un long parcours, l’abstinence commence dès le sevrage. Semé d’embûches ponctuées par des ré-alcoolisations, le sujet, au prix d’énormes sacrifices et d’efforts, se trouve marginalisé de fait et ré-organise sa nouvelle vie, celle sans alcool. En effet, si jusque là, ce produit le soutenait et faisait partie de lui, avec l’abstinence, il tente de redécouvrir le « bonheur » d’une vie « sans », alors même que son passé lui colle encore à la peau. Pour donner sens à cette nouvelle vie, cette rupture, marquée par un « non » au produit au profit d’un « oui » à une quiétude, implique un combat :
contre soi-même d’abord, car il y a tout un travail à faire sur soi, en soi et autour de soi,
contre les a-priori, les idées reçues (« qui a bu boira » , « un petit verre ne te fera pas de mal », etc),
contre les jugements, voire les dénigrements de la part des autres que sa décision d’abstinence interroge sur leurs propres alcoolisation et insécurise,
enfin contre les siens, car la décision de mettre fin à ce comportement jusque là dévastateur bouleverse l’organisation familiale. Avant, chacun avait un rôle parfaitement défini, dont il tirait des "avantages" (pseudo-considération de la société, auréole du conjoint martyre, direction du foyer, protection des enfants…). Après, il lui faut changer de place, au prix quelquefois de rancœur larvée, fruit nécessaire et obligé d’une « digestion » de ce changement.
Tour à tour exposé aux suspicions, tentatives de paris sur la durée de ses efforts ou même d’un concours que gagnera celui qui lui fera boire le premier verre et désillusions de la part de certains, le sujet avance dans ce parcours au rythme de périodes de doutes, d’incertitudes et parfois de découragement.
Il apprend petit à petit non seulement à s’affirmer, mais aussi à entrer en contact avec ses propres émotions. En effet, maladie de l’émotion, l’alcoolisme voyait le sujet utiliser le produit pour permettre à celles-ci de ne pas s’exprimer.
Pris dans la contradiction entre ses désirs proclamés d’être délivré de son alcoolisme et celui de son assuétude qui l’enchaînent à sa maladie, il semble pour le sujet abstinent qu’un nouvel étayage soit indispensable. Soucieux de son suivi médico-psycho-social, fidèle à ses réunions de groupe d’anciens buveurs, attentif à son traitement, voire parfois enclin à s’engager dans un désir d’aider l’Autre, cette nouvelle « béquille » peut parfois, dans cette frénésie de combler un vide abyssal, le tourner vers une nouvelle dépendance. En effet, utilisé par le soignant ou le patient sans que sans que l’on sache qui du soignant ou du patient a induit ce terme, l’abstinence peut amorcer un renouvellement des usages autres.
Dans une société où la consommation d’alcool est véritablement un élément de culture valorisé, certains alcoologues ont distingué plusieurs phases dans l’itinéraire du sujet alcoolique prenant sa distance avec l’alcool :
être par l’alcool : il s’identifie comme sujet alcoolique ;
être sans alcool : il accepte le travail de l’abstinence, comparable pour certains à un deuil salvateur ; se pose alors la question du sens de sa vie, de la direction qu’il veut prendre et des moyens qu’il se donne ;
être hors alcool : il éprouve enfin un sentiment de liberté et de soulagement où se mêlent abstinence, nouvelle philosophie et nouveau mode de vie ; il fait face au problème et vit alors en harmonie avec lui-même et avec les autres ; s’il pense à l’alcool ou en parle, ce dernier ne constitue plus une gêne dans sa vie de tous les jours.
Bibliographie :
J.Ward. Santé : intervention sociale. Paris, Ed. Masson,1997
Le libérateur. mars2004
P. Lembeye. Nous sommes tous dépendants. Edition Odile Jacob, Paris, 2001
Photo : Oléron, 2010 © serge cannasse
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Gallery : Carnets de santé-juin 2010