Les bureaux de Dieu, ou l’Inquisition charitable
novembre 2008

Tout film est une fiction, même un documentaire, et a fortiori un pseudo-documentaire. Le film de Claire Simon, Les bureaux de Dieu, n’y échappe pas. On peut donc supposer qu’il est au Planning familial, qui fait sa matière, ce que la célèbre pomme de Magritte est à une pomme : une façon de voir les choses. Même si les actrices ont beaucoup travaillé en partant des "vraies" consultantes de l’association, même si les dialogues sont un décalque de "vrais" dialogues. Ne serait-ce que parce que tout film fait des découpes dans le réel dont il se propose de rendre compte et ne redonne qu’une infime partie de cette sélection, celle dont l’auteur pense qu’elle est pertinente. Les lecteurs de livres et les amateurs de cinéma me pardonneront cette longue introduction destinée à bien séparer mon appréciation du film et mon absence d’opinion sur le Planning familial, que je connais mal.
Contrairement à l’ensemble de la presse, je n’aime pas ce film. Ces conseillères - celles du film : encore une fois, les "vraies", je n’en sais rien - n’écoutent rien que ce qu’elles veulent entendre, c’est-à-dire " je suis libre, autonome, je suis une femme qui ose prendre une décision, c’est ma décision, je décide d’avorter." Comme le montre une affiche pendant une séquence : "liberté, contraception, avortement", la liberté d’une femme, c’est décider de ne pas poursuivre une grossesse. Alors que les travaux sociologiques montrent qu’une des libertés d’une femme occidentale d’aujourd’hui, c’est de décider d’avoir ou pas un enfant, maintenant ou pas. L’écart n’est pas mince. Nous ne sommes plus à la fin des années 70.
Ils montrent aussi que cette décision n’est pas simple. N’est pas simple non plus la contraception. La pilule n’est pas le viatique au bonheur sexuel, la Sainte Communion en quelque sorte. Le choix de la contraception comme celui d’avoir un enfant ou pas dépendent aussi de facteurs liés aux conditions de vie, et non pas seulement du fait d’être une femme ou pas. Lorsque Claire Simon déclare (Panorama du médecin du 17 novembre 2008) qu’il est " évidemment plus pratique de laisser entendre que ces problèmes sont des problèmes sociaux ", avec défense et illustration des "bourgeoises", elle étale l’étendue de son ignorance et de ses a priori. Ceux d’une bourgeoise, précisément, si l’on tient à rester dans le vocabulaire post-soixante huitard, pour qui se targuer du genre féminin est plus pratique que de porter une attention patiente au réel. Ceux d’une bonne partie du cinéma français, confit dans ses histoires de pseudo-amour et d’adultères se déroulant dans des appartements luxueux, puisque les conditions matérielles n’ont pas d’importance ..., et dans lequel les enfants sont singulièrement absents ou dénués de toute personnalité. Ce déni est d’autant plus inquiétant que dans le film, le social refait de temps à autre surface à propos de jeunes femmes "issues de l’immigration" : ah ! ces familles nord-africaines ! quel obscurantisme ! Le conformisme de la pensée "féministe compassionnelle" conduit facilement au racisme, larvé, bien entendu !
Les femmes que montre le film n’écoutent pas. Pas de silence, ou si peu. Des convictions à asséner. Et en face ? Mais il suffit d’avoir été thérapeute quelque peu pour savoir que la personne en besoin comprend en général très bien ce que veut la personne qui a le pouvoir de régler son problème. Les praticiens s’efforcent précisément de mettre en suspens leurs jugements, pour que ceux-ci soient en définitive "bien formés". Les consultantes des bureaux de Dieu ont la même hypocrisie mielleuse que les dames patronnesses des années 60, dont Claire Simon n’est décidément pas sortie. Les femmes en besoin font avec.
Ce film me met en colère, parce qu’il bénéficie d’une forte promotion du fait de la célébrité de ses comédiennes, alors que "La consultation", d’Hélène de Crécy, beau film sur une vraie consultation de médecin généraliste, n’a pas eu la même chance et que le film de Raymon Depardon, La vie moderne, ne passe que dans quelques salles. Mais ces films ne proclament pas leur respect, ils sont respectueux. Leurs auteurs savent attendre, regarder, écouter, laisser parler, hésiter, trembler, s’interroger. Leurs films disent la vie. Un seul plan de Depardon sur les routes des Cévennes en dit plus long, plus juste et plus beau que mille bureaux de Dieu.
Sur Carnets de santé :
Un film à voir absolument : La consultation
entretien avec Hélène de Crécy (réalisatrice de La consultation).