Efficacité et convivialité dans l’entreprise
mai 2008
Dans le Monde du 22 juillet 2007, Christophe Dejours ( ) était interrogé par Stéphane Lauer sur le stress au travail, alors que l’actualité se focalisait sur les suicides en entreprise. Extraits :
" Une organisation du travail ne peut pas être réductible à une division et à une répartition des tâches, froides et rationnelles, évaluables à tout instant. Dans le réel, les choses ne fonctionnent jamais comme on l’avait prévu. Elle doit reposer également sur le « vivre ensemble ». Lorsqu’on se parle, qu’on s’écoute, qu’on se justifie autour d’un café, c’est là qu’on dit des choses qu’on n’évoque jamais dans un cadre plus institutionnel.
C’est dans ces lieux de convivialité, informels, que se transmettent beaucoup de ces éléments qui permettent de renouveler les accords normatifs, constitutifs des règles de travail et de la coopération dans l’entreprise. Activité obligatoire et convivialité marchent de pair. C’est un processus extrêmement pacificateur des relations dans l’entreprise.
Le problème, c’est qu’aujourd’hui, souvent, le lien social a été liquidé, on ne peut plus compter sur les autres, parce que la communauté est divisée et désorganisée.
Les systèmes d’évaluation cassent le collectif. Les gens n’ont plus les moyens et les conditions psychologiques pour délibérer, faire remonter les problèmes, participer à l’activité obligatoire, parce qu’il faut à tout prix atteindre des objectifs. (...) Dans le meilleur des cas, les évaluations ne mesurent que le résultat du travail, elles ne reposent que sur ce qui est visible, quantifiable et objectivable. (...) C’est injuste, parce que ce n’est pas forcément celui qui a travaillé le plus qui va être le mieux évalué.
Ce sont avant tout les pairs qui peuvent se rendre compte que vous respectez les règles de l’art. Dans le système actuel, on met tout le monde en concurrence, avec des critères qui peuvent conduire à des injustices, voire à de la déloyauté, pour parvenir à ses fins.
Nous souffrons beaucoup du court-termisme des dirigeants. Economistes et politiques exaltent le système qui consiste à ramasser le maximum d’argent dans un minimum de temps. Or ces bénéfices sont de plus en plus déconnectés du travail. Le « vivre ensemble » n’est pas rentable immédiatement, mais il est fondamental pour la pérennité du système. (...) On ne peut pas constamment pomper le capital humain et l’intelligence collective sans se préoccuper des conséquences. Parce qu’au bout d’un moment, il n’y aura plus rien à pomper, nous aurons une société invivable, et le système économique ne fonctionnera plus."
Christophe Dejours est titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au CNAM (Conservatoire national des arts et métiers). Voir le compte-rendu de son livre " Souffrance en France " (1998) dans Carnets de santé.